LA LEGENDE [ ecouter ]
Juste derrière la ville, entre la banlieue et les usines, y’a un bar. Ça vaut la peine d’y faire un tour. C’est un de ces vieux bars étroits. Quand on y rentre, on voit pas grand chose, faut s’habituer. Et puis quand on s’est habitué, on se sent bien. Faut voir : les dorures sont usées, les tapis troués, les sièges limés. Mais si on touchait à un seul rideau, y aurait plus la même ambiance. La patronne, c’est une futée, elle change rien. Même pas les prix...
Ce bar, c’était le bar de Dany, Dany Framboaz. Si, si. Dany Framboaz. C’est là qu’on l’a vu pour la dernière fois. Il était assis sur un tabouret, comme tous les soirs après le boulot. Il sirotait sa bière. Une blanche, je crois… Non, une rousse. J’sais plus. En tout cas voilà le gars qui se lève d’un coup, renverse son tabouret et pousse une gueulante. Tout le bar s’arrête, les copains bougent plus, y z’ont pas l’habitude. Dany Framboaz, c’est plutôt un tranquille. Il gueule comme un fou, un cri terrible qui couvre la musique – c’est pour dire – et il s’en va. Il finit même pas sa bière. Ouais. Il finit même pas sa bière, Dany Framboaz. On l’a plus revu. Personne.
On a cherché. Pas trouvé. Alors la patronne, qui aimait bien Dany – y faisait partie des meubles à force – a peint en grosses lettres rouges sur la vitrine de son bar : « Où est Dany Framboaz ? » Dessous, on lui a répondu. C’est griffonné, de toutes les couleurs, en petit. Y’en a qui écrivent qu’il est parti retrouver son amour, d’autres qu’il en a eu marre du bar, de la bière, de sa vie. Y’a mille suppositions, elles recouvrent toute la vitre maintenant. C’est pour ça qu’on y voit pas grand chose, dans ce bar. Le bar de Dany Framboaz, derrière la ville, entre la banlieue et les usines. Ça vaut le coup d’y aller. C’est quand même là qu’on a vu Dany Framboaz pour la dernière fois. Des fois qu’il reviendrait…
Voix : Jean Louis Millet
Texte : Isabelle Daccord (c) 2005
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